Pot'iche

Je ne suis pas la femme d’un agriculteur, je suis agricultrice.

Comment devient-on invisible ? 

Photographie @Aurélie Baudran.

Je suis Amandine, fille et petite fille d’agriculteurs, et agricultrice, j’écris ce manifeste pour vous dire que j’existe.

J’ai envie de transmettre mon métier, que vous compreniez mon métier, et pour toutes les femmes agricultrices que vous sachiez que nous ne sommes pas isolées, que nous ne sommes pas seules et que l’on peut se soutenir.

Cela a été difficile pour moi, de prendre la parole, car ce n’est pas mon métier, j’ai beaucoup de choses à dire, parfois je peux les dire de manière abrupte, mais ce n’est pas grave, l’essentiel est que nous, toutes et tous, on apporte des solutions et que l’on partage ensemble des valeurs humanistes.

Il y a 11 ans, j’ai découvert mon métier, un métier insoupçonné, celui de pépiniériste de plants maraîchers, un métier pour moi invisibilisé. Pourtant mon compagnon, avant que je travaille avec lui, m’avait déjà parlé de son métier, mais j’avoue que j’avais moi-même du mal à le comprendre et à le visualiser.

Photographie @Aurélie Baudran.

Même si je viens du milieu agricole, j’ai grandi en milieu rural, j’ai dû m’adapter à cette nouvelle vie, à ce métier, et également en tant que belle fille, compagne et associée de mon compagnon.

J’ai dû trouver ma place, trouver ma voix·e, cela n’a pas été facile, mais on y arrive avec du temps, du travail, et de la bonne énergie.

Naturellement vous devez vous intégrer à une équipe, aux clients, vous apprenez le métier, vous travaillez également avec la belle famille, tout ce mélange.

La difficulté est de s’imposer avec délicatesse et assurance en même temps et surtout de ne pas décevoir.

Il fallait que je prouve que moi aussi j’avais ma place et que je n’étais pas que “la copine” du patron, ou de leurs fils.

Dès mes débuts à la serre, j’ai dû mettre ma timidité de côté, m’imposer face à des clients, des fournisseurs, mais aussi des collègues. Cela n’a pas toujours été facile et pour cela, j’ai dû sortir de ma zone de confort, m’affirmer et oser. Je devais montrer que moi aussi j’étais capable et légitime dans mon secteur d’activité.

Aujourd’hui je suis fière de mon parcours, de notre parcours.

Photographie @Aurélie Baudran.

Mon compagnon a fortement développé son secteur : le plant de melon, de salade et de courgette, et de mon côté j’ai amélioré la diversification de plants pour les professionnels et les particuliers avec notamment des plantes rares et originales, ma sensibilité qui est une force, m’a amené à améliorer le bien-être au travail de mes équipes.

Nous avons chacun nos postes bien définis, et nous n’empiétons pas sur celui de l’autre. Il n’y a aucune compétition de chiffres, de résultats, c’est un travail d’équipe, chacun à son poste. Et nous en profitons pour demander des conseils, nous entraider si besoin.

Pour atteindre une certaine légitimité, j’ai dû en faire autant voire plus qu’un homme, (pas + que mon compagnon, il est lui à un niveau inhumain) même au niveau physique. J’ai contribué, à ma manière, au montage de serres avec mon compagnon. J’ai aidé à faire du bricolage, de l’électricité. Il est vrai que, n’ayant pas une musculature développée, je suis limitée physiquement. J’ai des difficultés à réaliser certaines tâches qu’un homme peut faire, mais cela ne m’empêche pas d’être crédible et légitime. Il y a des tâches (plutôt administrative, de gestion des équipes, de gestion de culture…) pour lesquelles je suis plus à l’aise. Je suis également consciente que je n’ai pas une capacité physique développée pour un métier plus physique avec, par exemple des ports de charge lourde ou pour effectuer de la mécanique ; et cela m’intéresse beaucoup moins aussi.

Je pense qu’en tant que femme on ne doit pas avoir honte de cela et, surtout, cela ne doit pas enlever notre légitimité. On ne doit pas être mise au second plan, en tant que femme d’agriculteur, mais au même niveau qu’un homme en tant que femme agricultrice.

À force de vouloir montrer, prouver que je suis légitime, je me suis totalement oubliée, perdue dans mon travail, à gérer les tâches diverses et variées  comme de l’administratif, du travail en serre, de la gestion d’équipe, de culture, clients… Et je suis tombée dans le piège du trop, je me suis invisibilisée, car je ne prenais pas assez de temps pour moi, ne serait-ce que pour bien manger ou faire une pause.

Les plants de légumes et les clients passaient avant moi. Je voulais prouver que, moi aussi, je pouvais y arriver et que j’en étais capable. À l’époque, pas grand monde croyait en mon compagnon et en moi, mais je croyais en moi, en nous et surtout en notre travail.

Voilà comment on devient invisible et comment je me suis oubliée.

Photographie @Aurélie Baudran.

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